Web: la relation entre les journalistes et les internautes, interview de Narvic
mars 16, 2010in Debats Antoine2 Comments »
Lors du visionnage du reportage de France2 portant sur Twitter (on oublie tout le début avec les strass et paillettes), je me suis attardé à réfléchir sur les propos du journaliste Julien Pain. Le journalisme évolue avec Internet vers le temps réel. Le web a dorénavant une longueur d’avance, le spectateur se transformant petit à petit en acteur à part entière, qui pense et agit.
Qu’il soit témoin et utilise son téléphone portable pour porter un événement au monde (cas de l’avion dans l’Hudson River), ou qu’il prenne la plume pour donner son avis ou diffuser des informations jusque là inconnues, le spectateur dispose d’une palette d’outils (téléphones, blogs, réseaux) lui permettant de relayer ou de s’interroger sur l’actualité. Comme le soulignait Julien Pain, il y a plus de probabilité que lors d’un attentat, ce soit un anonyme qui soit le premier sur les lieux qu’un journaliste.
De l’autre côté, les internautes ont eux besoin du journaliste. Dans un contexte de temps réel et de consommation de masse de l’information, une news a besoin d’être dans un premier temps confirmée (mort d’une célébrité par exemple), puis ensuite d’être relayée par de bonnes sources. C’est là qu’intervient le journaliste, il va rendre crédible une actualité. A l’heure où ce métier tend à se robotiser, le web a plus que besoin d’un regard professionnel sur ce qui se passe.
Dans cette relation internaute – journaliste, il y a, je pensais, une certaine forme de lien symbiotique. Pour l’analyser, j’ai demandé à Narvic, qui officie sur Novovision et qui est considéré par beaucoup, dont moi, comme une référence dans l’analyse et l’observation des mutations du journalisme, de m’apporter son analyse.
- Bonjour Narvic, pouvez vous rapidement vous présenter?
Blogueur depuis 2006. Ma petite maison en ligne s’appelle novövision.fr, d’après le titre d’un livre des années 80 (de l’autre siècle) qui m’a beaucoup marqué. narvic est plus qu’un pseudonyme (je ne me cache pas : mon nom comme ma photo sont faciles à trouver sur le net), c’est un avatar, un personnage virtuel qui n’existe qu’en ligne, c’est l’identité que j’utilise pour m’exprimer sur internet. C’est pour moi une sorte d’expérience, et novövision un laboratoire. Hors ligne, j’ai été journaliste professionnel dans la presse quotidienne régionale durant une quinzaine d’années et j’explore aujourd’hui de nouvelles contrées…
- Dans un contexte général, quel regard portez vous sur les relations entre journalistes et internautes? Conflictuels ? Amicaux?
Ces relations sont extrêmement complexes et diverses, parce que les internautes sont très différents les uns des autres et que le journalisme c’est en réalité quelque chose de très très flou. Il faut d’abord faire une différence de fond entre journaliste « tout court », celui qui fait du journalisme, et le statut légal des journalistes professionnels. Les deux ne se recoupent pas. Il y a des journalistes professionnels (qui ont la carte de presse) et dont l’activité n’est pas vraiment de faire du journalisme. Leur activité relève plutôt de la communication, voire du markéting et de la publicité (notamment dans les magazines), ou alors du divertissement, et même du spectacle (notamment à la télévision). Mais ça ne relève pas de l’information. Et puis il y a des gens qui font du journalisme mais qui n’ont pas de carte de presse. Les critères pour obtenir une carte de presse ne sont pas du tout liés à l’activité que l’on pratique, à des compétences que l’on possède par l’expérience ou à la suite d’une formation. Ce sont des critères juridiques et surtout fiscaux. C’est un peu complexe, je sais, mais il faut insister sur cet aspect de la question, que la plupart des gens ignore.
Si j’insiste sur ce point, c’est que certaines difficultés qu’une partie de la corporation des journalistes professionnels rencontre sur internet, c’est qu’elle y trouve une concurrence nouvelle, de la part d’internautes qui font bel et bien du journalisme, mais hors du cadre professionnel et de la carte de presse. Ce sont par exemple des blogueurs qui commentent l’actualité, comme le font les éditorialistes professionnels. Ce sont aussi des experts dans leur domaine de spécialité (des juristes, des économistes, des techniciens en aéronautique, ou en agriculture, etc.) qui peuvent s’exprimer en ligne directement, sans passer par les journalistes professionnels qui étaient autrefois des intermédiaires obligés. Et ces experts connaissent souvent leur sujet bien mieux que les journalistes, qui ne peuvent pas être des spécialistes en tout. Ce sont aussi des internautes « lambda », qui témoignent de ce qu’ils voient et entendent, de ce qu’ils vivent, et qui peuvent en rendre compte en direct en ligne, sans passer par l’intermédiaire des journalistes.
C’est ce que l’on a appelé le phénomène de désintermédiation, qui remet en cause très profondément le rôle, mais surtout le statut des journalistes professionnels dans la société. Ils étaient autrefois dans une situation de quasi-monpole, contrôlant l’accès à l’expression dans l’espace public des médias. Ce monopole a sauté avec internet, car l’accès à l’expression y est beaucoup plus ouvert. Ça n’est pas sans poser certains problèmes, car les journalistes professionnels jouaient un rôle de filtre pour bloquer la publication de contenus illégaux (atteinte à la vie privée, diffamation, apologie ou appel au crime, propagation de fausses nouvelles, etc.). Ce filtre est loin d’être parfait, il a même souvent bien des ratés. Mais en ligne, il n’existe plus, ou, en tout cas, plus de la même manière : le filtrage se fait a posteriori et non plus a priori, ce qui n’est pas sans présenter des difficultés.
Une seconde grande nouveauté d’internet, qui déstabilise beaucoup les journalistes professionnels, c’est l’interactivité. Le lecteur peut répondre, contester, corriger, compléter ce que disent ou écrivent les journalistes professionnels. Et ces derniers n’étaient pas du tout habitués à cette situation dans laquelle ils peuvent à tout moment être appelés à rendre des comptes par un simple inconnu, qui prend à témoin l’ensemble du public.
On peut résumer cette situation d’une formule assez parlante : le journalisme a perdu sa fonction de magistère, les journalistes sont descendus de leur piédestal et se retrouvent au milieu de la place publique, au même niveau que les autres, avec une légitimité qui n’est plus acquise d’emblée par un statut, mais qui est à conquérir dans l’interaction avec les internautes. Les journalistes sont désormais placés dans la situation de devoir constamment faire la preuve de leur utilité. On peut comprendre que ce soit déstabilisant.
- Avec l’apparition des nouvelles technologies, y a t il une sorte de relation symbiotique qui relie dorénavant les deux?
Il me semble difficile de parler de symbiose. Un certain nombre de technologies sont carrément en train de se substituer aux journalistes. On confie de plus en plus à des machines des tâches qui étaient autrefois effectuées par des humains, et le problème pour les journalistes c’est que les machines le font mieux qu’eux, traitant un volume d’information avec une rapidité et pour un coût qu’ils ne peuvent pas concurrencer. Les algorithmes sont de plus en plus performants dans le traitement massif de l’information (dans la sélection, hiérarchisation, mise en relation des données). Quand ils sont associés à des procédures de collecte sociale de l’information (qui font appel aux internautes) ou d’extraction automatisée de l’information stockée dans les bases de données, ces algorithmes ont une puissance inouïe. Et on les perfectionne tous les jours, notamment en les « branchant » sur des interfaces d’accès à l’information pour le public de plus en plus simples et intuitives, de plus en plus « transparentes ».
On est encore loin de pouvoir remplacer totalement les hommes par des machines. Mais si les machines sont en mesure d’effectuer 80 ou 90% des tâches les plus « techniques » ou « mécaniques », les plus répétitives, qu’effectuaient les humains dans le traitement de l’information, ça fait 80 ou 90% d’humains dont on a plus besoin pour parvenir au même résultat. Et puis les machines font aussi des choses que les hommes ne peuvent pas faire, ce qui ouvre de nouveaux « champs » à l’information dans lesquels ce n’est pas de journalistes que l’on a besoin, mais de développeurs informatiques. L’ »intelligence » de l’information réside de moins en moins dans son traitement (par des journalistes), que dans la conception (par des informaticiens) des algorithmes qui opéreront ce traitement de manière automatisée.
- Avènement de l’information jetable, temps réel, comment le journaliste d’aujourd’hui arrive-t-il a composer avec un tel étau? Doit il modifier le coeur de son métier?
L’information jetable et en temps réel n’est pas une nouveauté pour le journalisme, qui a toujours dû composer entre le « chaud » et le « froid » (l’information rapide, en direct, et celle qui demande du recul, de la documentation, de l’analyse et de la mise en perspective). La rapidité de la circulation de l’information dans les réseaux électroniques à l’échelle planétaire n’est pas une nouveauté pour les journalistes non plus : les réseaux électroniques planétaires des agences de presse mondiales reliant tous les journaux ont été déployés bien avant qu’internet ne devienne accessible au grand public. Ça fait longtemps que les téléscripteurs ont été remplacés dans les rédactions par des ordinateurs mis en réseaux par satellites. Les rédactions disposent également depuis longtemps de moyens techniques leur permettant de diffuser du texte, du son ou de l’image, depuis n’importe quel point du globe en direct, même depuis des lieux où non seulement il n’y a pas internet, mais même pas le téléphone et l’électricité. Le déploiement des réseaux de téléphonie sans fils sur toute la planète va changer la donne, mais on en est encore loin.
- A votre avis, est ce le journaliste qui crée l’actualité ou le spectateur? L’un produit, l’autre consomme, qui dit ce qu’on mange ce soir?
La notion d’actualité est au fond très insaisissable. Il est clair, pour moi du moins, que ce n’est pas quelque chose qui arrive « comme ça », par génération spontanée, et qui s’impose tout seul. L’actualité est un « produit », c’est une sélection et une hiérarchisation effectuées dans la masse des informations disponibles pour déterminer ce qui « fait » l’actualité. C’est très insaisissable car c’est très variable selon le temps, le lieu et les personnes. Une tempête en Vendée prend plus de place dans « notre » actualité qu’un tremblement de terre au Chili, mais au Chili, ou pour un Chilien qui réside à Strasbourg, c’est probablement l’inverse.
C’était auparavant les journalistes qui effectuaient cette sélection et cette hiérarchisation, mais ils ne les ont jamais faites seuls. Ils ont toujours gardé un œil sur le chiffre des ventes des journaux dans les kiosques, qui varie beaucoup selon ce que l’on met « à la une », et sur les mesures d’audience pour la télévision, ou même sur la « rumeur publique ». Une élection qui suscite une participation très importante prendra plus de place dans l’actualité qu’une autre marquée par une forte abstention. Etc.
Au fond, l’actualité a toujours été un produit… interactif. Ce qu’internet permet, c’est de démultiplier l’interaction, de la rendre plus rapide, et de la traiter de manière massive et automatisée. Un service en ligne comme Digg.com est une machine à fabriquer de l’actualité. Sa particularité est qu’elle fonctionne sans journalistes. Ce sont les internautes eux-mêmes qui sélectionnent les informations les plus importantes, intéressantes, etc., pour eux, et c’est l’algorithme de Digg.com qui calcule à partir de ces données une hiérarchie des informations qui représente l’actualité… selon les utilisateurs de Digg. C’est ce que l’on appelle l’agrégation sociale des recommandations et ça produit une nouvelle forme d’actualité, qui est moins journalistique que « virale ».
Ça pose un véritable problème de fond, car cette actualité ne fonctionne qu’en miroir, elle renvoie aux gens ce qu’ils attendaient, et qu’ils ont sélectionné eux-mêmes. Certaines informations qui pourraient se révéler à l’avenir très importantes, voire décisives, peuvent très bien ne pas « émerger » d’un tel processus, même si elles ont été repérées par quelques personnes plus perspicaces ou mieux informées que les autres, mais dont l’avis est noyé dans la masse. Ce système conduit, à mon avis, à amplifier encore une information « à deux vitesses », avec un petit groupe de gens qui sera bien mieux informé que le grande masse des autres.
- A ce jeu, l’internaute peut il un jour prendre la place du journaliste? Je pense par exemple au Post, qui agrège une bonne partie de contenus « non professionnels ». Comment voyez vous cette « explosion » des valeurs journalistiques?
J’ai abordé cette question, en fait, dans toutes mes réponses précédentes et lepost est un très bon exemple de ce que donne l’ensemble du processus que j’ai essayé de décrire plus haut. lepost est une remarquable machine à produire de l’actualité de masse (et ça donne un succès d’audience indéniable), mais ce qui en ressort est extrêmement pauvre en information. C’est une caisse de résonance d’une information superficielle. C’est une caisse de résonance pour le bruit. Ce n’est certainement pas là que je vais chercher ma propre information.
- Comment voyez vous l’avenir des journalistes? Comment voyez vous l’avenir de l’information?
Je vois un avenir où il y aura beaucoup moins de journalistes, avec une information à deux vitesses. La concurrence des machines et des internautes fait qu’on a moins besoin de journalistes qu’auparavant pour faire fonctionner le « système médiatique mainstream » de l’information de masse, et pour d’autres raisons l’évolution économique du secteur fait que l’on a de toute façon de moins en moins de moyens pour les payer. Mais il « reste » des domaines épargnés par cette concurrence, ce sont ceux d’une information à très haute valeur ajoutée, car elle est exclusive, pointue ou pertinente, qu’elle émane du réseau personnel que l’on s’est construit, de la culture ou de la documentation que l’on a amassée, de recherches ou d’enquête que l’on a effectuées, ou d’analyse que l’on est capable de produire. Cette information sera exclusivement accessible à ceux qui seront en mesure de la payer, et de la payer cher. Ces gens-là seront bien mieux informés que les autres. C’est déjà en partie le cas aujourd’hui, je crois que ça ne va faire que s’amplifier.
Suivez Narvic sur Twitter : @narvic
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Je suis complètement d’accord avec cette analyse.
Journaliste radio et télé depuis 10 ans, je me suis récemment « plongé » dans le web.
J’y ai découvert beaucoup de bloggeurs qui font un vrai travail de journaliste, qui tentent de donner une information fiable, originale (pas de copié-collé…) et lisible!
La lisibilité, la vulgarisation, l’esprit de synthèse, la pédagogie d’une certaine façon, font aussi partie de ce métier. C’est important, c’est au coeur de la valeur ajoutée du journaliste. Je trouve qu’on a tendance à réduire le rôle du journaliste à celui de vérificateur d’infos, comme si la carte de presse octroyait un label de vérité!
Je pense aussi que le métier n’est pas menacé par le « journalisme citoyen » fait par monsieur tout le monde avec sa caméra, son appareil photo ou son blog. Non pas qu’il ait moins de talent que n’importe quel détenteur de carte de presse, mais parce qu’il n’en aura pas forcément le temps. Les bloggeurs le savent bien : pondre un post de qualité prend du temps (qu’en penses-tu Antoine?).
Lionel
Personnellement, je pense que les internautes, aussi talentueux qu’ils soient, auront besoin des journalistes dans bien des domaines. Si l’on prend par exemple le high tech, il y a certes des journalistes qui font l’information (Scoble par exemple qui a la base est un journaliste), mais aussi des « particuliers », sans bagages journalistiques mais disposant d’un réseau fort qui leur permet d’être au fait des choses, avec une longueur d’avance (Arrington par exemple).
Si l’on prend le cas de Haiti, et celui du témoin qui communiquait par Skype et Twitter, ce sont des journalistes qui ont mis en avant cette source, car ils ont été en mesure de l’authentifier. C’est pour cette raison que je pense que les journalistes auront de plus en plus un métier en rapport avec la validation de sources (après, c’est une analyse personnelle n’engageant que moi).
Quand on voit TF1 qui trafic ses images, on constate que des internautes non journalistes font pressions et que cela marche, il faut que les médias fassent avec. L’internaute n’est plus cette loque sur un divan. Comme disait Lelay, TF1 ne vend que du temps de cerveau humain disponible, aujourd’hui il doit revoir sa copie. Si autrefois on pouvait balancer des images de n’importe quoi, aujourd’hui il y a un ensemble de personnes avec une certaine culture qui disposent d’outils leur permettant l’expression.
Je pense un peu comme Narvic au fond. Je crois qu’on va assister à une baisse des effectifs journalistiques, d’une part par la technologie, mais aussi par l’environnement économique : les grands médias n’ont toujours pas trouver de modèle économique pertinent. Il faudra une information de qualité si l’on veut engager l’internaute dans un process de paiement, et encore.
Donc pour l’heure, je regarde ce qu’il se passe, la relation journaliste – internaute me passionne parce que je trouve qu’il y a une méfiance des deux côtés. D’une part l’un voit dans l’internaute un pseudo journaliste (on le voit bien lorsque le journaliste de presse évoque internet et ses dérives ou lors d’événements comme huit clos qui sont des abbérations) n’entrant pas dans son monde, et de l’autre l’internaute qui se méfie du journaliste parce que soit trop instrumentalisé par le pouvoir soit en quête d’information choc (on se souviendra du « super » de Pujadas lors du 11 septembre).
Cependant, cette méfiance explose lorsque l’un diffuse une actualité et l’autre l’authentifie, l’analyse et la met en corrélation.