E-reputation : Interview de Yann Leroux, psychanalyste
octobre 21, 2009in identité numérique Antoine8 Comments »

J’ai rencontré Yann aux Etés Tic de Bretagne, qui se déroulaient à Rennes, cette année. C’était lors d’une conférence sur l’e-reputation. Au milieu des « DoyouBuzz », « Viadeo » « stratégies » s’élève une voix qui nous parle du « droit à l’oubli » et des « lacaniens des années 70« . Stupeur dans la salle, claque pour moi qui voyait l’e-reputation sous un nouveau jour. Au loin, un grand rasta commence alors à aborder un autre angle. Le silence se mue en réflexion, les yeux brillants de mes voisins ne sont que le reflet des miens. Une autre vision, pyschologeek nous transporte.
En effet dans la sphère des travailleurs du web, nous nous intéressons beaucoup au technique ou au statistique. Une telle approche est une bouffée d’oxygène, un pas dans un nouveau monde.
Qui est Yann Leroux? Voici une courte biographie. Pour la longue, je vous invite à lire celle ci
« Né sur à l’Internet un jour de juin 1997 sur Usenet [Profil Usenet1 Profil Usenet2], je me suis assez rapidement intéressé comme psychologue à la dynamique des relations en ligne. Je gère le domaine psyapsy.org et depuis un peu plus d’un an je tiens un blog qui me sert de carnet de note pour le travail de thèse que je mène sur les groupes en ligne. »
Yann écrit sur Psy&Geek et sur twitter : @yannleroux.
L’interview
Bonjour Yann. Existe t il un “moi numérique” ? Si oui, est il conscient ou inconscient? Maîtrisé ou impulsif?
Il n’y a qu’un seul Moi, mais les mondes numériques nous donnent des espaces où ce Moi peut être représenté. Ces espaces sont classiquement l’adresse email, le nom, le login et l’avatar. La représentation que nous nous donnons en ligne a une partie consciente : il y a ce que l’on veut dire, ce que l’on veut donner à voir, et nous cherchons pour la plupart du temps à nous montrer sous un jour favorable. Il peut aussi arriver que la représentation que nous avons de nous en ligne serve à faire peur, ou à gêner. Et puis il y a une part inconsciente. La façon dont nous construisons un nom est liée à des processus inconscients. Cela se voit avec la banale adresse email : mettre son nom et son prénom, les séparer (ou les lier) avec un point, un tiret ou un tiret bas, choisir juste quelques lettres de son prénom ou de son nom… tout cela est lié à des dynamiques inconscientes. Cette dynamique peut concerner le rapport avec les parents : se lie t-on avec le parent, et donc avec la généalogique ou pas ? S’en rapproche-t-on ou s’en éloigne-t-on? Mais elle peut concerner d’une façon générale la façon dont on est avec
De plus en plus de gens prennent de multiples identités sur les réseaux sociaux. Comment peut on analyser cette tendance? Docteur Jekyll et Mister Hyde serait il la meilleure représentation de l’internaute moyen?

Si Docteur Jekyll et Mister Hyde veut dire que nous avons tous un inconscient, je veux bien. Mais lorsque l’on y regarde de plus près, sommes nous si différents en ligne et hors ligne ? Et avons nous tant d’identités différentes en ligne ? Il me semble que nous avons plutt tendance à chercher à tout rassembler sous la même identité, d’ou la recherche de la « killer app’ » qui nous permettrait de tout regrouper à une seule place. Il me semble que nous avons plusieurs identités au début de nos aventures en ligne, mais que par la suite, nous ressentons le besoin de n’avoir qu’une seule adresse. Il y a a cela au moins deux raisons : la première est que nous avons besoin de nous sentir unifié, et que la multiplicité des adresses, des noms, des mots de passe a tendance à nous faire vivre un éparpillement angoissant. La seconde, c’est que nous sommes en lien avec les autres – c’est la raison d’être du réseau – et qu’il est plus facile d’être reconnu si l’on garde la même identité.
Avoir une identité est la tendance lourde. Cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir des positions différentes. Pour certains, il peut y avoir un interet à avoir plusieurs identités. Cet intéret peut être transitoire ou durable,; il peut renvoyer à des positions infantiles ou perverses. C’est typiquement la position de celui qui construit une identité pour « voir » ce que fait un autre : enfant, conjoint, ex… où pour attaquer un autre ou une communtauté. Que cela soit pour de « bonnes » raisons ou qu’il s’agisse de troll, dans les deux cas, le droit de l’autre à être quelqu’un d’autre, avec une intimité, n’est pas respecté
Certaines identités reflètent notre côté “super héro”, d’autres la facette sombre. Comment l’anonymat peut il refleter à ce point nos démons intérieurs? Comment peut expliquer ce phénomène d’hydre à plusieurs tête? Sommes nous des schizophrènes en puissance?
Non, nous ne sommes pas des schizophènes en puissance. Mais nous avons deux vies psychiques : une vie consciente et une vie inconsciente. Nos identités en ligne reflétent les conflits entre ces deux modes de fonctionnement. Par exemple, afficher un avatar renvoyant au soin et à l’entraide peut être un contre investissement de mouvements agressifs. Ce que nous affichons en ligne n’est jamais une traduction directe de notre inconscient, c’est toujours l’image d’un travail psychique qui modifie, parfois considérablement, le ou les désirs inconscients qui en sont à la racine.
L’anonymat est quelque chose de particulier. D’abord, rappelons que sur Internet, sauf à utiliser des procédures particulières, l’anonymat n’existe pas : nous sommes marqués par nos adresses IP qui nous rattachent à notre espace social et à son corpus de lois. Pour autant, on a pu remarquer que l’anonymat tel qu’il est ressenti sur le réseau pouvait provoquer une désinhibition de l’agressivité. Pour le dire en une formule, la morale serait soluble dans le cyberespace.. Cela est vrai en partie, pas complètement, car sinon, aucune coopération ne serait possible sur le réseau puisque nous serions laissés à la satisfaction de nos désirs individuels. Or, nous avons construit des cathédrales et des bazars …Il se semble que ce qui rend compte de cette déshinbition, c’est bien plutôt que le visage de l’autre ne nous est pas directement accessible. Dans la nuit du cyberespace, il est difficile de se représenter ce que l’autre éprouve, d’où la tendance à avoir des mouvements très appuyés : l’agressivité, l’emprise, mais aussi l’érotisation ou le narcissisme peuvent atteindre des himamlaya.
Vous écrivez : “Nos comptes flickr, facebook, twitter et autres sont pour notre fonctionnement psychique « des caves et des greniers »”. Pouvez vous étayer ces propos?
Les caves et les greniers sont des espaces psychiques inconscients contenant des pensées ou des images. L’expression est de Serge Tisseron qui a très bien décrit la façon dont les objets sont des compagnons de penser Ce sont des conteners qui peuvent être étanches : on tente de ne plus y revenir, de ne plus y penser ou permettre une certaine circulation. La façon dont est construite une adresse email peut être une façon de se rapprocher ou de s’éloigner d’un parent : on colle ou pas le nom de famille, le prénom ou le nom coupés peuvent renvoyer à une rupture etc. L’intéret de l’internet est qu’il nous conduit quotidiennement à nos caves et nos grenier : l’adresse email est donnée, elle revient avec les mails des autres, elle est lue et cette lecture nous met en contact avec ce que nous y avons déposé. Lorsque le dépôt est suffisamment décontaminé, nous pouvons l’utiliser comme on utilise un objet usuel, ou l’abandonner. C’est ce mécanisme qui explique que les adolescents peuvent abandonner si facilement un blogue qui avait été fortement investi : c’est comme une vieille peau dont on a plus besoin
Vous parlez du syndrome de Nessus “La tunique du mythe, le fait que nous vivions l’Internet comme un contenant ou une enveloppe fournissent un début d’explication.”. Pourriez vous nous parlez brièvement de cette allégorie? En quoi s’inscrit-elle dans une logique de réputation numérique?
Le centaure Nessus avait donné sa tunique à Déjanire en lui disant que lorsque Hercule son époux montrerait moins d’ardeur, il faudrait l’en recouvrir. Lorsqu’elle le fit, Hercule fut pris d’atroces brulures et s’arracha la peau avec ses mains jusqu’a ce que mort s’en suive. N’est ce pas cela que nous promet Internet ? N’est ce pas cela que nous vivons : la lune de miel avec les matières numériques, le plaisir d’être avec tant d’autres, la possibilité de trouver les ressources dont nous avons besoin ? Et puis, la belle mécanique se gate. La profusion devient persécutrice : trop d’infos, trop de mails, trop de fenêtres ouvertes, trop de choses a faire… On retrouve l’éparpillement dont il était question tout à l’heure. La tunique est trouée, et nos pensées ne sont plus contenues. On peut alors nous voir face à nos écrans à procrastiner. Ce qui était une ressource de pensée, de travail psychique, est devenu son plus sûr poison
Pensez vous qu’un jour les psychanalystes puissent s’appuyer sur les profils d’un utilisateur pour en apprendre plus sur ce que lui même ne saurait avouer? Les MS peuvent ils vous aider dans votre travail? Est ce déjà utilisé?
Il est tout a fait possible de s’appuyer sur les profils de quelqu’un pour sa vie psychique. Mais cela doit être fait en sa présence. Le psychanalyste travaille sur des représentation, sur la réalité psychique pas sur la réalité externe. Aller voir le profil d’un patient ne nous servirait à rien et nous empêcherait même de travailler. Essayer de comprendre avec lui comment il a construit ses identités en ligne, et comment il les utilise est la meilleure voie. Certains veulent séparer vie privée et vie professionnelle, d’autres mélangent tout. Comme psychanalyste, je n’ai pas d’avis à donner là-dessus, mais le mélange et la séparation sont des choses que je peux essayer de travailler avec les patients parce que cela va renvoyer à des éléments de sa vie psychique : « Ne mélange pas tout ! » pourra être une phrase entendu répétitivement dans son enfance, la séparation peut faire référence à d’autres séparation et ainsi de suite….
Dans le e-book Twitter, à paraître bientôt, vous citez : “Utiliser Twitter suggère un niveau d’insécurité tel que, si les autres ne nous reconnaissent pas, vous cessez d’exister. Cela peut atténuer l’insécurité à court terme, mais cela ne la soignera pas. Daniel Lewis’ Une mauvaise réputation numérique est elle synonyme de fin d’existence sur le web?
Certains bâtissent leur identité sur la mauvaise réputation, comme dans la chanson de Brassens. Sur Twitter, nous avons peu d’outils de régulation sociale. Nous sommes comme le roi du Petit Prince, nous régnons sur nos planètes, et puis c’est tout. Pourtant, c’est ce coté minimaliste qui fait le succès de Twitter. Je suis d’accord avec l’idée d’insécurité qu’amène Daniel Lewis et je la compléterais en disant que ce qui insécurise c’est le grand nombre. Certains y font face en constituant des petits réseaux et en connaissant chaque personne de leur réseau. D’autre y font face en se lançant dans le flux et en constituant d’énormes réseaux. Ce sont des façons de faire que l’on retrouve partout, des jeux vidéo aux réseaux sociaux : d’un coté les übertactics, et de l’autre les zerg tactics. D’un coté, l’ordre, l’ordonnancement, la valeur donnée a chaque unité, et de l’autre la profusion et le multiple
Lors des été TICS de Rennes, vous aviez abordé les problématiques du droit à l’oubli. Pensez vous que le droit à l’oubli puisse s’inscrire comme un droit fondamental, au même titre que le droit d’exister?
Le droit a l’oubli me semble en effet important. C’est quelque chose dont j’ai pris conscience grace au travail mené par le projet Identités actives http://www.identitesactives.net. Ce droit à l’oubli concerne l’autre : l’autre n’a pas à avoir à l’esprit l’historique de tout ce que nous avons fait et dit sur le net. Mieux : lorsque je vais sur à la bibliothèque, le fonctionnaire a juste besoin de savoir si j’habite la commune : ma date de naissance, mon lieu de naissance, et ma taille ne sont pas des informations pertinentes. Les mondes numériques sont potentiellement d’immenses ressources pour toute intelligence paranoïaques . C’est de cela dont il faut se préserver.
Lorsque l’on voit ce que fait la génération Z d’internet, pensez vous que ce droit devienne un des futurs enjeux du web? Tant dans le travail que dans la vie quotidienne?
Je ne sais pas ce que vont faire ceux qui sont nés avec le réseau et la téléphonie mobile… et la crise écologique. Cependant, je ne suis pas inquiet a propos de la façon dont ils vivent leurs vies en ligne. Il est possible que la profusion des informations qu’ils laissent en ligne soit aussi une tactique (Michel de Certeau) d’obfuscation. Il y a là un jeu subtil entre la mémoire que constituent les traces sur le réseau et le présent perpétuel dans lequel nous sommes. La « génération Z » aura sans doute a inventer des façons de faire et d’être, car le réseau d’aujourd’hui n’est pas le réseau des années 2000. Il est plus massif, plus réactif, plus rapide. Il est devenu massivement social. J’ai le sentiment que nous sommes a l’aube de grands changements, ce qui fait de l’époque un moment a la fois excitant et inquiétant. L’internet des objets est pour cet après midi, l’iphone préfigure les spimes. Il est impensable que cela ne boulerserve pas nos sociétés dans le même ordre de grandeur que l’invention de l’imprimerie a bouleversé le monde
Pour finir, parlons de vous. Vous même vous avez de nombreuses identités. Pouvez vous nous en parler, les analyser?
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J’en ai deux : Yann Leroux, que j’utilise sur le web. Je m’y présente comme psychologue et psychanalyste. Et pour ce qui est des mondes des jeux, je m’y présente comme Rastofire.
Depuis que j’ai émergé sur le réseau – mon point d’entrée a été Usenet – j’ai toujours utilisé mon nom et mon prénom. Cela me semblait être la meilleure solution.Et puis mon histoire, ma formation et ma profession m’avaient déjà appris qu’un nom était ni plus ni moins vrai qu’un pseudonyme.
Rastofire m’accompagne depuis que je joue à des jeux vidéo. C’est un pseudo qui comporte de nombreuses caves et de nombreux greniers. Le Fire renvoi au feu et à l’énervement dans lequel je peux être parfois. C’est aussi « renvoyer » en anglais, commémoration des expulsions que j’ai connu pendant mes années de collège et de lycée. C’est aussi un rappel d’un grand père anglais que je n’ai pas connu autrement que sous la forme de l’admiration sans bornes que lui vouait ma mère. Je l’écrivais Rast O’fire, parce que « ça fait irlandais » et l’on retrouve là avec le Royaume Uni le grand père maternel. L’irlandais est associé a l’ami de Bob Morane, Bill Ballantines, qui est aussi une marque de whisky. Le whisky me ramène à Johnny Walker. Enfant, on me répétait que Yann signifiant Jean et que cela se disait John en anglais. Le fameux Johnny Walker est aussi associé a une leçon donnée par mon père sur la vitesse d’un marcheur. C’était aussi une boisson qu’il affectionnait un peu trop
Yann Leroux et Rastofire sont une seule et même personne.
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Merci, article passionnant.
Merci pour cet article passionnant et instructif. J’apprécie beaucoup l’ouverture d’esprit quant aux stratégies inconscientes ou conscientes de la présence en ligne: ordonnée ou profusion par exemple.
Attention, il me semble que dans la 4ème question cette phrase est un copié collé de la réponse à la 2eme question: « La façon dont est construite une adresse email peut être une façon de se rapprocher ou de s’éloigner d’un parent : on colle ou pas le nom de famille, le prénom ou le nom coupés peuvent renvoyer à une rupture etc. »
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Article fort intéressant, interview que je recommande, il est en effet important de comprendre ce qui, de plus en plus, va devenir notre principal mode d’information, de communication, et de représentation. Bon travail.
Voilà une interview tout à fait intéressante à plus d’un titre : en tant que Pédopsychiatre je souscrits largement à ce qui est dit ici .
En tant que spécialiste des adolescents je voudrais souligner un point qui me parait important : les adolescents donnent à voir ,ce qui en soit n’est pas nouveau : à voir au travers de leur façon d’être , de marcher ,d e s’habiller de se différencier tout en se ressemblant mais de façon volontaire et maitrisé .La passivité est dangereuse .
Mais ici , ils donnent à voir de l’intime qui souvent s’expose , et dont ils perdent parfois sans le savoir la maitrise : les amis de mes amis deviennent souvent mes pires ennemis ..au delà des images , il y a aussi les mots dont la crudité souvent réservée à un petit cercle est vite dévoilée .
Les expressions crues de fantasmes ainsi dévoilés peuvent avoir des effets dévastateurs tant pour le sujet qui se trouve dépossédé de sa parole que pour l’entourage et je vois souvent dans mes consultations des parents désespérés de ce qu’ils croient avoir découvert de leur ado en regardant incidemment leur ordinateur resté ouvert : car si dans le passé les ados « oubliaient » de ranger leur journal intime , les ados d’aujourdhui n’éteignent pas toujours leur ordinateur ..
a suivre ..
[...] E-reputation : Interview de Yann Leroux, psychanalyste (FR) : à propos de nos identités numériques. Intéressant. [...]