La mort, notre drogue / billet d’humeur

Publié par Antoine le jan 20, 2010 dans Debats | View Comments

Je m’interrogeais sur ce sujet ce matin. Comment expliquer une telle attirance au morbide, tout médias confondus? Comment se fait il que nous nous alimentons de la détresse du monde. Les sociétés consuméristes seraient elles friandes du désespoir ou ne cherche-t-on qu’une émotion?

Comme disait Christopher McCandless (into the wild) « Le bonheur n’est réel que quand il est partagé », cet adage s’applique aussi au malêtre. L’ humain a ce besoin de partager le malheur des autres, comme ci ce dernier, en devenant réel, rendait fantasmagorique l’ensemble de nos tracas.

Aujourd’hui, alors que je m’apprêtais à faire une note dessus, deux nouvelles ont ébranlé le web, la France et le Monde (coup de pot me direz vous)

Du côté frenchie, la mort de Super Nanny aura accaparé deux bonnes heures les débats, avant qu’un autr phénomène mondiale viennent nous couper le souffle. Pas le temps de diggérer, on retourne consommer, un nouveau séisme vient de faire trembler Haiti. Miam. Il y aura peut être d’autres morts, des types qui souffrent, des mères cherchant leurs filles, d’autres un bras ou une jambe. Voir la déchéance d’un monde est tellement palpitant. On se souviendra de Poujadas s’extasiant à moitié lors de l’effondrement des tours.

Le web a ce travers qui nous permet de « vivre » l’instant. Premiers informés, images en direct d’une agonie lancinante et hypnotique, sorte de balais spectrale où les morts tentent de nous faire vivre l’insupportable de façon presque onirique, internet est l’aire de l’information en direct, trop peut être.

Il nous plonge littéralement, là où les reporters ne font que reporter un fait, les survivants eux, nous le font vivre…

I) En direct live, ma journée du 20 janvier

9h50 : La mort de supernnany a été annoncée par 20 mn suisse. De nombreux blogs ont repris l’info sans même vérifier

Ici la date et l’heure sur 20mn.ch :

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Ici Sur un blog :

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  • Déjà les sceptiques pointent leur nez

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  • Chose qui à mon sens est vraiment horrible, sur Wikipédia, à 10h, l’on annonce déjà sa mort. Comme si il fallait que … Donc vous avez là l’heure de la modification de l’article sur wikipédia…

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  • L’AFP n’ayant annoncé son décès qu’à 10H13, c’est plutôt moyen, ça fait vraiment les gens sur les dents

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10h 49, presque une heure après, on annonce sa mort un peu partout enfin presque

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Sur le Figaro, mais rien encore sur le Monde.

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Dans Google News, la nouvelle se répand comme une trainée de poudre

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Sur Twitter, la nouvelle elle s’est déjà bien installée dans les flux :

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11h16 : Super Nanny est dans les Trending Topics de Twitter

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  • Et l’info a déjà été consommé au bout d’une heure

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  • Et les premières blagues fusent

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Sur Facebook, c’est pas mieux :

11h28 : de nombreux groupes foisonnent :

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  • Et celui qui a déjà 80 membres est :

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Encore une fois, l’humour est à l’honneur :

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11h32 : le nombre de sources a doublé

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11h50 : Super Nany entre dans les trending topics de Google

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Il y a quelque chose de redondant de voir comment l’on passe par différents stades sans le moindre recul. Pour résumer :

  1. Annonce par un journal sans sources officielles type AFP et sans être reprise par les journaux
  2. Trainée de poudre et gros buzz sur Twitter
  3. Les blogs reprennent la nouvelle mort = buzz
  4. Wikipédia se met à jour (ça me fait froid dans le dos)
  5. Les journaux en ligne confirment l’info
  6. Des groupes Facebook se mettent en place et les plus trash rencontrent un certain succès
  7. Twitter se calme et passe à autre chose

Ce déroulement de l’information est typique au web. On avait déjà vu ça avec Michael Jackson, sur une plus longue durée en raison de son côté international et d’une plus forte personnalité. Mais le déroulement est le même.

Comment comprendre ce pendant morbide chez tout citoyen qui fait que, quand il y a une star qui meurt, il se doit à tout pris de relayer l’info autour de lui, de la commenter, d’en rire des fois, de se nourrir de cette émotion malsaine? Et ce n’est pas que le web. Ce dernier n’a fait que nous immerger au travers d’un nouveau canal dans une réalité qu’auparavant on ne « vivait » pas, ou moins.

12:31 : Seisme à Haiti

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  • Repris sur Twitter (exit super Nanny)

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  • On se rend sur le Figaro, on regarde vite fait le dossier sur Haiti pour voir s’ils en parlent un peu plus pour tomber sur ça (regardez bien la pub à droite):

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Oui, on comprend, la mort, ça sert aussi à mettre de la pub contextuelle. Vous ne voulez pas aller là bas, alors venez chez nous

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Décidément, ce monde devient de plus en plus étrange non? On se repait de la mort comme des voraces, on consomme le morbide comme une clope que l’on jette une fois le brasier consumé, même si les fumées de détresse continuent à s’étendre dans un firmament d’indifférence éthérée. On contextualise une information douloureuse pour vous vendre des voyages. La mort, notre drogue.

12:39 : Twitter tombe, sans doute sous la surdose d’information

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13h00 ; SuperNanny est sorti des trends de Google

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13h50 : Twitter revient, exist super nanny des trending topics

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Twitter Radar se demande aussi s’il n’y a pas un lien avec Haiti pour la tombée du serveur.

14h23 : j’arrète cette timeline, tout le monde parle du séisme, peu de monde ne sais grand chose

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II) Aux confluents du monde

« Quelle est le point commun entre un pastis et un tsunami? »

  • Quand il y a trop d’eau, ça noit le jaune
  • 2volumes d’eau pour un de jaune

Qu’est ce qui a deux ailes et qui avance sous l’eau?

  • Un airbus

Ces blagues, personne, ou peu, les aurait sorties lors du Tsunami en Asie. Et pourtant elles sont rentrées dans les moeurs. Bon la logique voudrait d’attendre 22 ans pour rire d’un événement (cf SouthPark). Il y a un temps pour tout. Un temps pour la tristesse et une fois l’information consommée, on pourra en rire. Dans trois quatre mois on nous sortira des blague du même genre. Toutes les réactions sont bonnes à prendre.

Si certains ne se sont pas gênés pour attendre, il faudra un peu de temps pour que la population digère, et puisse accepter ces histoires drôles. Vous le verrez très vite. Pourquoi dire ça? Parce que, que cela soit sur le web ou dans d’autres médias, la mort dans un premier temps nous attire, comme un papillon de nuit sur une lumière rutilante de sang, que ce soit une star ou un million d’inconnus, puis elle passe de mode et finit par nous amuser tellement nous prenons du recul. Triste société, dont pourtant je fais partie car partisan du « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde ».

D’ailleurs, Haiti, dans quelques jours c’est fini. On va fermer les yeux tous ensemble et attendre avec joie une nouvelle catastrophe, une nouvelle guerre, la mort d’une célébrité.

Ici on voit bien dans les trendings de Google que la mode commence à passer (attention, pris avant le nouveau tremblement de terre)

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Pourquoi consommons nous de la mort? Les sentiments. Nous sommes en recherche de sentiments. Sortes de vampires des temps modernes, l’internaute n’échappe pas à la loi qui veut que pour le commun des mortels (radio, presse tv), il faut des sentiments. Et les plus forts, c’est la mort, la peur, l’angoisse, et la liberté (surtout pour les jeunes ce dernier).

Mais attention, les catastrophes ne doivent pas se suivre sinon ça à peu de risques de fonctionner. Prenons l’Iran, la révolution s’est faite dans le sang et a surtout intéressé les internautes, un temps. Car la lutte continue mais est moins médiatique. « C’est bon, marre de voir des mecs se faire taper dessus, des maisons qui s’écroulent c’est plus neuf« .

Après l’Iran, il y a eut des révoltes au Honduras, et en Chine. Pas un mot. Rien nada que de chie voilou. « Rah ça va, on a vu une rébellion on va pas en suivre 50″, et puis la barrière de la langue (espagnol, turque) est un gros facteur me direz vous. »

Maintenant si demain il y a un nouveau cataclysme, genre une tempête de grêle mortelle qui détruit et rase une ville , que se passera t il? On le verra probablement à la télé, mais en moins beaucoup que … parce que l’utilisateur aura eut sa dose. Ou à moins que ce dernier ne soit proche. Là peut être. Mais l’une ne pourra vivre avec l’autre, on a rarement vue deux grosses actualités se suivre. Trop d’émotions, il faut filtrer.

Il y a quatre grands parangons qui nous intéressent :

  • La guerre, surtout quand il y a des morts et que ça peut nous menacer sinon bon bah c’est des mecs qui se butent entre eux et puis? (la peur)
  • Des révolutions contre des tyrans ou un changement de cap (démocratioe, femme au pouvoir) de temps en temps (la liberté, le nouveau souffle)
  • La maladie, surtout quand elle est mortelle et du moment qu’elle passe (encore la peur) ou quand elle bute pas mal mais faut pas tout le temps nous la montrer (sida) (la tristesse)
  • Les grandes catastrophes naturelle (tristesse, compassion) ou des gens ils meurent dans des trucs terribles mais bon quand ils reconstruisent leur pays de merde on s’en branle un peu, le truc c’est juste qu’on y va en juin juillet aout et qu’on espère que l’hotel sera bien reconstruit et qu’ils auront virer les corps de la piscine

Ces derniers répondent à des sentiments, de peur, de liberté, de compassion… des trucs qui nous font vibrer. Et quand on s’habitue trop à une chose, on passe à une autre. Un peu comme on consomme un mariage, nous consumons une actu. Nous nous marions à elle pour ressentir, on s’habitue on la jette et on en prend une autre. Une actualité qui dure n’est pas une actualité.

Conclusion

Tant qu’il y a des morts, il y a de l’espoir. Internet ne déroge pas à cette règle et le cas étudié aujourd’hui est vraiment intéressant tant il démontre de façon certaine cette propension à la consommation d’information. Morbide, vite avalée et tout de suite digérée, prêt à passer à une autre … le web est probablement l’une des plus belle invention de l’homme en terme d’information et de partage de cette dernière car il est immersif.

Cependant, par sa rapidité de diffusion, il ne déroge pas à la loi et surtout l’accentue de « l’information jetable ». On se sent impliqué, et on oubli. On s’émeut, et on oublie. Internet nous met face à cette terrible constatation, ce ne sont pas les médias qui décident de l’importance d’un sujet, et de sa consommation, mais vraiment nous autres qui la demandons. Et ça, je le trouve particulièrement intéressante comme point de vue.

Si les médias traditionnels nous imposent certains événements, nous sommes libres sur le web de suivre ce que l’on désire. Rien à foutre du tremblement de terre, les iraniens vous font plus rêver? Continuez de suivre leurs comptes twitters, leurs galeries flickr… et pourtant, on revient toujours vers ce morbide, vers ces catastrophes que l’on consomme comme un fumeur compulsif. Il me faut ma dose, puis je la jette… terrible

Ce constat est un constat sur la nature humaine, sur sa façon de percevoir les autres, et je ne déroge pas à la règle… ça prouve que je suis humain.

Une dernière citation pour clore tout ça :

« J’aime tous les hommes dans leur humanité et pour ce qu’ils devraient être, mais je les méprise pour ce qu’ils sont. » E.HENRY

  • http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/ arf

    Article majestueux ! bravo !

  • http://www.yannickmyrtil.com Yannick

    Excellent billet (qui me rappelle pourquoi je suis ton blog ^^). A montrer dans toutes les facs de sociologie !

  • Antoine

    @arf : merci, ça me boost pour la suite :à
    @Yannick : merci :) Ce matin j’écoutais les infos à la radio, le tremblement de terre est passé en troisième position de l’info, ils parlaient des miraculés et on sentait une pointe d’amertume quand ils disaient « le nouveau seisme n’a pas fait de morts » … bon bah next sujet ?

  • http://www.deguisement.fr déguisement

    un grand billet.
    Malheureusement, je n’ai pas une telle plume !

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